Interview de Daniel Fournier : ce que les katas nous font comprendre.

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Daniel Fournier, fondateur de Culture Judo

J’ai commencé le judo à 14 ans, à l’ACBB à Boulogne Billancourt. J’avais pour professeur, de ma ceinture blanche à ma ceinture noire, Monsieur Jean-Pierre Tripet. Il a su me transmettre ce qu’il avait vu et vécu au Japon. C’est ainsi que, il y a quelques années, j’ai souhaité créer un « lieu virtuel » où tout ce qu’on peut trouver sur internet au sujet du judo serait réuni et présenté avec détails et approfondissement. C’était aussi la volonté de remettre au goût du jour l’histoire de la création du judo.

Pourquoi créer des katas ?

Pour commencer, il est intéressant de revenir aux lectures des écrits de Jigoro Kano. Il écrit que le judo, ce sont les katas et les randoris. Il y a souvent une mauvaise interprétation ; quand il parle de kata, il parle de « formes ». Travailler une technique, sur place ou sur quelques pas par exemple, c’est déjà un kata ! C’est ce qu’il voulait dire : le travail technique et les randoris. Ensuite, la forme de kata telle qu’on la connaît aujourd’hui, sur une surface définie avec des gestes codifiés, est apparue. Pourquoi ? Parce que jusqu’à 1895, date du 1er gokyo, c’était le principal moyen mnémotechnique pour ses élèves qui devaient le remplacer pendant qu’il était en voyage. Il n’y avait pas de méthode, ni de formations de professeurs, donc les katas étaient très utiles pour la transmission. Par la suite, avec l’afflux d’étudiants qui emplissaient le tatami du Kodokan, l’enseignement technique traditionnel n’était plus possible. Les katas, dans la forme qu’on leur connait aujourd’hui, permettaient un apprentissage de masse, avec peu de place et plus de facilité dans la transmission.

Les katas de Jigoro Kano

Cinq créations de notre maître

Il faut savoir qu’il y a très peu de katas créés par Jigoro Kano. Les deux incontournables sont le nage no kata et le katame no kata. Il y a aussi un kata un peu particulier puisqu’il s’appelait, à l’origine, le go Juno kata et qu’il a été séparé en donnant le juno kata et le go no kata. Enfin, beaucoup plus tardivement, Jigoro Kano crée le seiryoku zenyo kokumin taiiku, le fameux kata de culture physique, principalement fait par les femmes, avec une partie au sol qui inclut les atémi également.

Deux katas importés du Ju-Jitsu

Enfin, Jigoro Kano a importé deux kata des écoles de ju-jitsu dans lesquelles il était élève, et il les a aménagés. C’est ainsi que le tenjin shinyo tyu a évolué vers ce qu’on connait aujourd’hui avec le itsitsu no kata et que le kito ryu a évolué pour aboutir au koshiki no kata. Ainsi, du vivant de Jigoro Kano, il y a cinq kata dont trois qu’il a entièrement créés.

Les “nouveaux” katas

Après le décès de Jigoro Kano en 1938, son école de judo, le Kodokan, a bien sûr perduré avec ses élèves et d’autres katas ont été créés. Par exemple, le joshi goshin ho kata a été proposé par une commission d’experts dans laquelle était Mifune, en 1943. C’était en pleine guerre et le neveu de Jigoro Kano, Jiro Nango, se souciait des moyens de défense des femmes en cette période où tous les hommes étaient au front. Ce kata de self-défense répondait à cette préoccupation. Il en fut de même pour le goshin. C’est Koji Komiki, ancien élève de Jigoro Kano, qui a travaillé sur ce kata dès 1953 pour le présenter en 1956. C’était, à cette époque, un kata moderne puisqu’il introduisait un révolver, nouvelle arme contre laquelle il fallait apprendre à se défendre. C’est le dernier kata créé par le kodokan.

Les katas d’ailleurs

Il en existe d’autres mais non officiels ou non créés par le kodokan. Par exemple, le go no sen que nous connaissons bien en France, n’est pas du kodokan. Il vient de l’université de waseta et c’est maître Kawashi qui l’a rapporté ici en 1920. C’est l’un des nombreux exemples de notre « double culture » en France : ce qui vient du Kodokan de Jigoro Kano et ce qui a été ajouté par Kawashi.

Ce que nous enseignent les katas

Les kata ne s’apprennent pas, ils s’étudient. Les kata existent pour démontrer des principes bien particuliers, essentiels au judo. Par exemple, le nage no kata nous enseigne les bases de la bio mécanique du corps. Il nous apprend comment surmonter une attaque en positionnant son corps de façon à maintenir le déséquilibre dans lequel uke s’est mis ou bien à le provoquer. Dans le nage no kata, uke attaque et tori ne fait que se défendre ! Le katame no kata, lui, nous apprend à utiliser notre corps de façon efficace en nous incitant à garder la plus grande motricité dans l’osae komi. Dernier exemple : le ju no kata, qui est lent, nous apprend la non résistance, la flexibilité et la souplesse. Plus que ça, c’est un kata qui nous apprend la redirection de la force du mouvement. Lorsque uke attaque en se déplaçant dans un sens, tori redirige la force vers là d’où elle vient. Ainsi, lorsqu’on étudie les principes enseignés par chaque kata, on développe alors ce qui doit nous servir en shiai, en compétition !

Le Shu, Ha, Ri

Pour cela, il faut comprendre les trois étapes « shu, ha, ri ». D’abord, je commence par apprendre, répéter. Je n’ai pas la connaissance suffisante pour poser des questions. Ensuite, je peux restituer. Je pose des questions, ne serait-ce que pour comprendre. Enfin, le ri, c’est la transgression. Je déforme ce que j’ai appris car j’ai un niveau de connaissance suffisant pour faire ma propre adaptation de ce que j’ai appris, tout en restant dans l’esprit originel. On retrouve ces trois étapes dans tous les apprentissages techniques. C’est ce qui fait qu’il n’existe pas un judo mais des judo. Chaque personne va travailler la technique en fonction de sa morphologie, de sa souplesse, de la position dans laquelle elle se sent le mieux. Chacun a sa forme de corps. Bien sûr, le « shu, ha, ri » sont trois étapes qu’on observe également dans la vie. D’ailleurs, Jigoro Kano n’a pas créé le judo comme un sport ou un exercice physique mais comme un outil pour améliorer la société. On utilise la technicité pour passer à travers ces trois étapes et s’améliorer soi-même. C’est en s’améliorant soi-même qu’on améliore ensuite la société.

Quand apprendre un kata ?

Cet apprentissage peut se commencer très tôt. Si je prends mon exemple, je suis de l’ancienne école et j’avais une série du nage no kata à présenter pour chaque passage de ceinture à partir de la ceinture orange (il n’y avait pas de ceintures bicolores). Il y avait, pour cela, des adaptations, comme, par exemple, pour kata guruma (première série) qui est difficile lorsqu’on est ceinture jaune. Le professeur enseignait alors une autre forme, en restant à genoux, et on pouvait acquérir le principe de cette façon ! On avait déjà tout le cheminement, l’ordre et la logique des séries du nage no kata au moment de passer la ceinture marron et nous pouvions être prêts, avec maturité, pour la ceinture noire. 

Comprendre pour progresser.

Mon objectif avec culture judo, c’est de mettre l’accent sur la signification de ce qu’on fait. J’ai pu constater qu’en m’intéressant à cet aspect plus historique, culturel, spirituel, j’avais une bien meilleure pratique des kata, plus facile aussi. Quand on comprend dans quel esprit Jigoro Kano a créé ces séries, a voulu les enseigner, les utiliser, alors notre pratique prend du sens. On comprend ce qu’il a voulu nous montrer et ce que l’on travaille.

Le nage no kata

Par exemple, savez-vous comment Jigoro Kano a construit la deuxième série du nage no kata ? Son ami Shiro Saigo, fatigué de sans cesse chuter sur le tokui waza de Kano, uki goshi, décide d’esquiver en avançant pour éviter que Kano puisse passer sa hanche. Cette parade a eu son effet et Jigoro Kano a dû réfléchir. C’est ce qui l’a amené à créer haraï goshi, et Shiro Saigo a recommencé à chuter à chaque randori. Jusqu’à ce qu’il trouve une nouvelle idée : baisser son centre de gravité en poussant avec son ventre pour éviter le harai goshi. Jigoro Kano a alors développé tsuri komi goshi, en descendant sous le centre de gravité. C’est ainsi que la deuxième série a été créée !
N’oublions pas qu’à l’origine du nage no kata, il n’y avait que dix techniques. Malheureusement, le kata originel a été perdu, aucun écrit n’a pu être retrouvé. Sur les 15 techniques qui le constituent aujourd’hui, il y a aussi eu trois ou quatre formes différentes. Ce kata a évolué avec le temps. Avant kata guruma, on a retrouvé que c’était sukui nage qui était pratiqué. J’ai moi-même essayé… et je pense que c’était une forme de te guruma, aussi considéré comme sukui nage, qui était pratiquée. C’est ce qui a dû être à l’origine de kata guruma. 

L’itsutsu no kata

Aujourd’hui, je travaille l’itsutsu no kata. C’est un kata qui fait partie de l’enseignement supérieur, il est imprégné d’un état d’esprit très particulier puisqu’on essaye de représenter les forces de la nature dans les techniques que l’on fait. On l’appelle le kata incomplet car Jigoro Kano n’avait pas nommé les techniques. Elles sont simplement numérotées, mais dans sa forme, ce kata est bien abouti.

Merci Daniel !

Grâce à ces échanges, notre esprit s’ouvre à de nouvelles compréhensions, nouvelles pratiques et nous progressions en judo. Merci beaucoup Daniel pour tout ce que tu apportes au monde du judo !

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