Patrick Bigot

Un judoka français au Japon

 Aujourd’hui, je vous propose une interview, celle de Patrick Bigot, ce judoka français qui pratique tous les ans au Japon. Il nous raconte son parcours avec l’humilité de celui qui a fait du judo son mode de vie. C’est le première épisode d’une petite série enregistrée au Japon où j’ai eu la chance de pouvoir suivre le stage d’été Shochu Geiko.

Je suis très heureuse de cette interview, l’une des premières de ce podcast qui se fait, en plus, dans un cadre particulier : au kodokan, à Tokyo !

Pour te présenter, peux-tu nous raconter ton histoire avec le judo ? Quand et comment as-tu commencé le judo et qu’est-ce qui a fait que, quelques décennies plus tard, tu es encore là ?

J’ai découvert le judo dans ma petite ville, Etaples-sur-mer, en 1969, date de démarrage du club ! Se mettre en judogi, c’était extraordinaire pour nous. C’était apprendre à se défendre, il ne fallait pas le dévoiler et il y avait peu de pratiquants, ce n’était pas connu. Ca m’a tout de suite plu : l’histoire du plus petit qui balance le plus gros fait rêver ! D’ailleurs, ma toute première séance s’est faite dans un terrain vague avec des copains et un livre de techniques. On a essayé avant même de s’inscrire. J’avais 15 ans, et c’est un bel âge pour commencer puisque je suis encore là ! et je n’ai  jamais arrêté…

A quel moment as-tu su que tu en ferais une part importante dans ta vie ?

A notre époque, il y avait peu d’enseignants. Lorsqu’on était ceinture marron, on enseignait, sans diplôme. Puis par la suite, il fallait passer le brevet d’animateur, puis le monitorat et ensuite le professorat. Un jour, on nous a dit que notre club fermerait s’il n’y avait pas de professeur diplômé d’état. Mis sur le fait, je me suis présenté au diplôme d’état. C’était en 1977.

Tu as toujours enseigné parallèlement à ton métier ?

Oui, je travaillais d’abord dans une usine privée. Mais il n’y avait des congés qu’au mois d’août et le planning n’était pas évident pour pouvoir s’entrainer. C’est comme ça que j’ai changé d’emploi ! Je voulais faire du judo donc je suis rentré aux chemins de fer, comme ça je travaillais en journée, je pouvais choisir mes congés, j’avais mes samedis et dimanches, tout était parfait ! Souvent, ce sont les emplois avec moins de contraintes qui permettent de pratiquer le judo (éducation nationale, police, EDF, PTT…). Je tire mon chapeau à ceux qui sont dans l’industrie et qui font le judo, c’est plus dur !

Est-ce que ta pratique du judo a eu des conséquences sur ta vie professionnelle, ta vie en dehors des tapis  ?

Le judo et le travail était deux choses séparées dans le sens où j’étais le seul à faire du judo, même dans ma famille. Mais il y avait des championnats du chemin de fer, donc on est beaucoup de cheminots judokas au niveau national …  C’est un challenge national (il n’y a que la fédération française de judo qui a le droit de dire que c’est un championnat de France), et j’y ai beaucoup participé. La première fois, c’était en 1979.

As-tu aimé la compétition au judo ?

Oui ! La 1ère fois que je suis venu au Japon, c’était en 1981, j’avais déjà 28 ans, mais c’était pour progresser et être plus fort en compétition. J’ai eu un congé de disponibilité de 3 mois, j’ai découvert le judo au Japon et… j’ai découvert le Japon. J’ai eu envie de revenir.

Tu viens souvent au Japon, plusieurs mois par an. Comment t’organises-tu, pourquoi ce choix ?

La 1ère fois que je suis venu, je venais d’avoir mon 3ème dan et en arrivant, à Keisho Police, je me suis dit que j’étais ceinture blanche ! J’ai donc eu l’envie de revenir. Le judo est différent ici, c’est plus souple. Tu peux faire 2 heures d’entrainement facile en randori, tu n’auras pas mal. Bien sûr, après tu es fatigué et pour moi, ça c’était important.

Quand je travaillais, je venais 1 mois en avril pendant mes congés, parce que l’été mon club était ouvert 3 fois par semaine. Puis, quand j’ai pris ma retraite, et comme les clubs étaient fermés l’été, je venais ici en juillet et août à partir de 2009. Depuis 2012, j’ai arrêté d’enseigner aux enfants mais je continue à enseigner au niveau départemental et régional pour les futurs professeurs.

Comment transmets-tu ton expérience du Japon en France ? Quels sont les aspects sur lesquels tu insistes par exemple ?

Une technique plus souple, moins de force. D’ailleurs, j’ai 2 amis qui sont venus pour la première fois cette année, ils découvrent et ils sont stupéfaits de la façon de faire randoris ici ! Ils n’ont pas l’habitude, ils chutent beaucoup. Les japonais, en randoris, s’amusent quand les français ne veulent pas perdre, ne veulent pas tomber. Ici, c’est pas grave de tomber.

Est-ce qu’il est possible d’être compétiteur en pratiquant cette forme de judo souple ou est-ce qu’il faut choisir ?

La meilleure façon est celle-là, « à la japonaise ». Ici, les enfants font 2 à 3 heures d’entrainement dans la journée, sans jeu, uniquement judo. Ils font randoris, uchikomis, technique. Ils sont perfectionnistes donc c’est intéressant. Mais en France, on ne peut pas le faire, les jeunes vont se lasser.
Ici au Kodokan, l’entrainement est libre. Le Kodokan est ouvert de 16h30 à 20h, on vient et on part à l’heure qu’on veut. On s’échauffe, on fait uchikomis, on fait randoris et c’est la séance. On peut rester 1h, 2h, 15 minutes, c’est comme on veut, c’est libre. En France, j’ai essayé cette méthode d’ouvrir 2 heures pour entrainement libre : kata, technique, randori… Mais ça n’a pas marché et j’ai un ami qui a essayé aussi, ça n’a pas marché non plus. Peut-être que les grandes villes, comme à Paris, peuvent le faire, c’est possible…

Quels seraient tes meilleurs conseils pour ceux qui se préparent à venir pour la première fois ici, au Kodokan ?

Bien s’entrainer avant, se préparer, pour pouvoir faire les randoris. Le 1er jour, c’est euphorique. Mais après, on cumule les jours, la fatigue s’accumule et on se décourage. Il faut alors être persévérant, patient. Un japonais m’avait dit : « tu verras, petit à petit, les portes s’ouvriront ». Et c’est ce que j’ai ressenti, les portes se sont ouvertes. Je connais maintenant pas mal de dojos, des gens…

Te considères-tu comme passionné de judo ? Qu’est-ce que le judo t’apporte, pourquoi tu as envie de revenir tous les jours ?

Le judo n’est pas une passion, c’est un mode de vie. Au japon, il y a 3 catégories. Les judo players, ce sont ceux qui viennent pratiquer occasionnellement. Les judokas viennent toute leur vie, du matin au soir, c’est leur vie. Les judobaka, ce sont les fous de judo. Pour certains, je suis judobaka, mais pour moi, je suis judoka.

Ca fait partie de ma vie. Ca m’a apporté beaucoup de choses ! Avant j’étais très réservé et avec le judo, je me suis ouvert, j’ai changé d’emploi, j’ai voyagé…

Le judo c’est donc une ouverture d’esprit, des occasions de rencontres ? Jigoro Kano avait à coeur cette dimension universelle, dans un optique de paix aussi… Tu le vis au jour le jour ?

Ici, au stage kata, on rencontre plein de pays, c’est une grande famille, internationale… J’ai pris une fois une photo avec des argentins et d’autres nationalités et j’ai mis en commentaire « c’est la réussite de Jigoro Kano ». Avant, je restais au Kodokan justement parce que je rencontrais toutes les nationalités ! J’aurais pu faire le tour du monde dans ces pays de judo !

Tu as passé ton 6ème dan au Japon alors que c’est très difficile : comment ça s’est passé ?

Quand je suis resté 10 mois en 1986, j’étais 4ème dan en France. J’ai demandé à passer l’examen et ils m’ont fait passé une équivalence : techniques debout, au sol, Katame no kata et un combat avec un japonais du même grade. Tous les grades au Japon sont payants. Mais quand je l’ai demandé, ils m’ont dit d’attendre, il faut être patient. Ils m’ont sûrement observé…

Quand je suis rentré en France, j’ai passé mon 5ème dan que j’ai eu en 1988.

En 2002, je suis revenu au Japon. C’est mal vu de demander son 5ème dan donc il faut savoir trouver les mots, on ne peut pas parler directement. J’ai refait un examen d’équivalence, techniques debout, au sol, randoris et kata, le Goshin Jutsu, avec un Iranien qui habitait au Japon et qui m’a servi de partenaire.

En 2004, je passe le 6ème dan en France avec une prestation de 30 minutes devant 5 juges haut gradés (au moins 7ème dan normalement). Il faut d’abord faire le Koshiki no kata (le kata des samouraïs, la forme antique), une expertise debout (j’avais choisi Ippon seoi nage dans différentes directions, avec des enchainements) et au sol. Il faut aussi faire le Ju Jitsu car en France, c’est ensemble. Au Japon, on n’est que judo, les écoles de Ju Jitsu n’ont rien à voir.

En 2004, en revenant au Japon, j’ai montré le Koshiki no kata à Monsieur Daigo, 10ème dan, mais il n’était pas bon. Chaque année, je suis donc revenu pour le travailler.

En 2011, Monsieur Matsumoto m’a annoncé que Monsieur Daigo voulait me présenter pour le 6ème dan, j’étais stupéfait ! Je me préparais à passer un examen mais il m’a expliqué que j’allais passer devant une commission. Si l’un des trois 10ème dan du Japon (M. Daigo, M. Abe et M. Osawa) te propose pour le 6ème dan, les autres ne vont pas refuser. Il n’y a pas de cérémonie, on reçoit simplement le diplôme.

Tu es maintenant 7ème dan en France…

En France, pour le 7ème dan, soit la fédération te propose, soit tu es 6ème dan depuis 25 ans et tu peux faire une demande. Il faut faire un mémoire sur un thème et devant les hauts gradés (8ème et 9ème dan), on a un entretien. On explique durant 30 minutes son mémoire, suivi de 30 minutes de questions. J’ai été proposé en 2018 et c’est comme ça que j’ai exposé mon projet, basé sur le Japon, avec la différence entre le judo au Japon et le judo en France, sur une centaine de pages. La fédération veut des documents qui peuvent être publiés car jusqu’à présent, ils n’ont pas ou peu de documents sur les débuts du judo donc c’est dommage. D’ailleurs c’est pour ça que je fais des vidéos, pour que ça reste !

Quelle est la vertu que tu préfères dans le code moral du judo ?

Le respect. Tu le fais par le salut. Un haut gradé, ici, te salue, il te respecte, il te propose des choses… Il te respecte, c’est tout ce que je peux dire.

Un dernier mot ?

Pour ceux qui nous écoutent : le judo c’est la santé ! Plus on fait de judo, plus on a la santé et plus on a la santé, plus on peut faire de judo !

Alors c’est le mot de la fin ! Merci beaucoup Patrick et à bientôt,

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